tout le haut cherche ici des vivants qui l’espèrent.

Le matin nous éveille, nous, nous sommes deux ou trente-six, nous ne sommes pas cent, notre rêve commun nous éveille, et les oiseaux qui tambourinent sur les troncs, et les oiseaux au rarissime arpègement de sons inouïs sauf en synthèse électronique, dans la Commune où entre Amis tout est commun, où chacun a assez, aucun trop, chaque partie a ses fonctions, ses fictions, le tout fonctionne, le tout fictionne, invente et trouve : ce qui n’est pas encore, et chacun forme des images du réel qui en informent le réalisé, et ces images le transforment, de plus en plus réel, nous deux ou trente-six Amis Communs sommes comme un, notre somme est comme un, et nous sommes tous uns, tous créés à l’image et à la ressemblance de l’Un, nous avons en commun le désir d’augmenter, de la joie, et chacun par ses voies, et même si l’Ami Commun porte le pire comme tout hominidé, s’il n’est pas pur du pire, comme humain il attaque le pire, il se délivre sans relâche de son pire, de ses délires, sans relâche il se prive, volontaire et volontiers, des faux biens, l’hominidé rêve à l’humain, cela depuis que la Commune a commencé, nous les Amis sommes venus dans un lieu déserté, tout était mort, nous les Amis avons soufflé sur cette terre, nous l’avons arrosée, et notre souffle était peuplé de molécules d’espérance, notre rosée était peuplée de molécules d’espérance, nous avons animé les racines enfouies – crues abolies – de ces arbres d’avant qui peuplaient vers l’avant l’oasis intégral de la terre, spontanée, universelle et simple est la Commune, et la Commune est en exil dans cet asile que le monde était avant et est devant, forme un asile dans l’exil qu’est devenu pour soi le monde, la Commune est l’asile en exil, son espérance est de s’épandre, son espérance étant d’étendre son asile au monde entier, par émission de mille et mille et mille spores, beaucoup gâchés, certains trouvant : le sol d’accueil, le soleil des vivants qui l’accueillent, pour faire naître leur Commune singulière, dissemblable et semblable à ses sœurs, qui naissent toutes comme naît le champignon, qui est vie qui jaillit de la mort, la pourriture, la décomposition, le champignon psychédélique manifeste la psyché, jusqu’alors occultée, et la Commune espère, par exemplarité, sans forcer, ensemencer la terre, manifester toute psyché, tout vivant, tout Ami, autant que mes Amis, je sais jouir et m’éjouis d’exister, de faire être et paraître mon être, de le faire exister tel que mon être le désire, comme autour de nous-mêmes les maisons que nous faisons sont emmêlées à la forêt, l’emmêlement fait la sylville, et les bâtisses n’avilissent pas nos êtres, nos devenirs, et leur beauté née du plaisir et du désir de les construire les cultive, dans la Commune – sylvillisée – les bâtisses se dressent autant que les arbres, au milieu d’eux, comme eux géants de terre, comme eux témoins d’humains.
Nous nous sommes enfuis de Rio, l’indéfinie répétition du quotidien dissimulée sous d’apparents désirs divers,
le labyrinthe uniquement bâti d’impasses, partis de là, venus ici, vers la part de l’état de Rio, de l’état métastable,
dont l’allée vers le mieux est trop lente pour qui l’espérance est brûlante, nous nous sommes enfuis à Teresópolis :
part de l’état de pesanteur, dégénérant les mouvements en gestes brusques et sans souffle,
part de l’état de pesanteur, il y a plus de deux milliards d’hominidés qui sont obèses sur la terre,
part de l’état – de faits, des choses – part de paix dans l’état, l’état de guerre, du carnaval, du labyrinthe des masqués, du théâtral.
Mais ici, loin de là, c’est aussi une ville, un petit labyrinthe, dans le grand labyrinthe. Par chance,
le petit contenu dans le grand est la voie de sortie hors du grand – vers l’immense.
Le petit est passage, le petit nous conduit dans la Chaîne des Orgues, chaque montagne de la Chaîne est un tuyau.
Et d’ailleurs, venu d’ailleurs, dans la Chaîne se dresse : o Dedo de Deus, le Doigt de Dieu.
C’est la montagne familière à l’étranger, mais passée par une loupe et un tamis transfigurant,
c’est la montagne familière rendue folle par virus imaginal proliférant qui onirise le connu,
et le connu qui se fissure de trouées aussitôt combles d’inconnu, de mélanges de fleurs et de plantes et d’arbres étranges pour tout étranger.
Et voici, sur les terres d’ici, au-dessus d’elles, les racines descendent du ciel – des épiphytes sur les arbres et des arbres qui les lancent,
et les racines aériennes se balancent, cherchent la terre, pour s’implanter. Nous sur le sol, nous sommes deux ou trente-six,
sous le soleil, nous essayons de les trouver, les inventer, les agripper, et les faire descendre plus vite.
Tout le haut cherche ici des vivants qui l’espèrent, qui l’attendent en bas – nous en bas espérons, attendons des racines qui cherchent le bas.
Les nouvelles racines proviennent d’ailleurs, mais s’orientent ici, ont l’espérance de faire aboutir leur tendance,
les nouvelles racines rencontrent parfois une même espérance vivant dans chacun des vivants, chacun de nous.
Esperar signifie à la fois espérer et attendre ; heureusement pour l’impatience, à côté d’a esperança, a espera est plus brève,
l’attente est plus brève, à côté de l’espérance, à ses côtés, si nous coopérons à la venue et de son temps et de son lieu qu’elle convie :
le hors lieu dans le lieu, le hors temps dans le temps.
– Jouons aux cartes!
– Pas maintenant! Nous devons accomplir : le labourage, la semaille, la fenaison, la moisson, le glanage.
Le matin, nous sommes des enfants, nous apprenons, assis, debout, en cercle, et nous lisons à haute voix les hauts Anciens, cherchons le neuf chez les Anciens. Chacun de nous dans le jardin lit dans sa voix certaines pages, puis tend le livre à son prochain qui nous délivre de sa voix les mots compris dans son passage. Chacun de nous a ce désir : d’écouter et de faire parler une voix d’avant-hier qui augmente  aujourd’hui et demain.
Ceux qui n’ont pas un tel désir ne vivent pas ci avec nous, ni contre nous, mais ailleurs dans une autre Commune
où les relient d’autres désirs, et où chacun parmi nous va – si son désir l’oriente là.
– Jouons aux cartes, jouons aux cartes !
– Pas maintenant! Maintenant nous devons : chercher le germe d’un chant neuf et accomplir un chant ancien.
L’après-midi, nous fructifions, nous sommes mûrs, nous sommes mûrs pour fructifier, nous écrivons nos nouveaux chants, nous alternons chaque chapitre cauchemar de l’irréel monde existant – avec un autre d’utopie rêve réel du monde essant, et nous pensons : versifier tout chapitre utopien, laisser tout autre dans sa prose… et nous tentons, nous les potaches, préjugeant que cela fait écho à poiêsis des temps nouveaux enfin alliés, enfin amis (plutôt qu’en guerre de la ruse prédatrice) du noyau productif de la nature et de la vie, mais voilà: les vers contemplent, discontinuent le mouvement… et voici : nous inversons le premier gré, nous faisons devenir tout chapitre utopien, le faisons devenir, le faisons devenir une seule coulée, un seul flux, comme la vie continuelle et continue est un seul flux, et maintenant, en influant ce qui déjà était écrit, apparaissent des germes, de nouveaux compléments, dépliements, nous sommes ivres, le flux ici est notre mode opératoire le meilleur, est notre mode de parole, notre parole déliée, le long flux d’une seule coulée sans syncope qui freine ou qui coupe son élan, notre élan, et les virgules dans le flux offrent au saut, à l’imprévu, au clinamen, son possible surgir dans le flux, le flux rend la parole à sa puissance productive, improvisante, végétative et engendrante, et nous voici : enfin alliés, enfin amis (plutôt qu’en guerre de la ruse prédatrice) du noyau productif de la nature et de la vie.
– Jouons aux cartes, jouons aux cartes, jouons aux cartes !
– Pas maintenant ! Mais tout à l’heure, à toute heure du soir.
Quand vient l’amour, nous le faisons, faisons renaître et renaissons, et elle ouvre ses jambes, absorbe l’univers dans son vagin, puis se retourne comme un gant, pénètre l’univers, et il bande ses jambes, pénètre l’univers avec sa verge, puis se retourne comme un gant, absorbe l’univers, elle le prend et il la prend, ils se prennent ensemble, l’un avec l’autre ils se comprennent, après jouissance et connaissance de soi-même par l’autre, de l’autre par soi-même, de soi-même et de l’autre, ils s’ensommeillent, nous sommeillons de ce sommeil qui suit l’amour et le poursuit, l’exception supérieure qu’il est fonde et dresse la loi rénovée, comme celle inférieure des temps arriérés la faussait, l’amour cause certains états d’être certains, et le sommeil qui le poursuit et le mûrit, le plus réparateur, et le plus créateur, gelée royale, qui fait bien le bienfait immatériel et matériel dans le corps animé, dans l’âme incorporée, le sommeil au sommet, cette somme de veille, sommeil de veille, cette essence du somme, somnescence, paradoxale et orthodoxe, rapide et lente, inaugure des rêves jaillis d’ondes lentes synchrones, seule une heure suffit à rénover notre être entier pour tout le jour, et au réveil le souvenir de tous les rêves lui aussi demeure entier, aussi clair que celui du vécu, rêve et vie l’un et l’autre réels, réel autre pour chacun, dans la Commune cette somme apogée de la veille est honorée, est sacrée, nous lui vouons un culte de santé, et peu importent les devoirs que l’un se donne, quelles promesses lient un autre, chacun les abandonne, pour ce que donne : la palingénésie, la palingénésie nous a accrus, nous quittons notre lit pour trouver les Amis, au-dehors, l’air est nouveau, sortis de la bâtisse, qui est un arbre au milieu d’autres, l’air est nouveau.
La nuit enfin, jouons aux cartes ! distribuons toutes les cartes, améliorons la mappemonde.


Brice Bonfanti, œuvrier. Né Frigau en 1978, Avignon. Sept ans conservateur des manuscrits de Stendhal à Grenoble. Depuis l’an 2000 à Milan, écrit en premier lieu l’un après l’autre des Chants d’utopie, et les dit en public. Un chapitre par Chant est audible sur son site : http://www.bricebonfanti.com. Les Chants d’utopie sont publiés aux éditions Sens & Tonka, par cycles de neuf Chants.

Curadoria de Stéphane Chao (La Rochelle, França, 1974). Literário e curador de literatura romena e francófona da Philos, foi diretor do Escritório do Livro na Embaixada da França no Brasil entre 1999 e 2003.
Desde então, trabalhou como agente literário internacional, promovendo particularmente escritores brasileiros. Em 2007, idealizou o prêmio Cunhambebe de literatura estrangeira no Brasil.

Posted by:Souza Pereira

Souza Pereira (Recife, 1994). Editor chefe da Philos, escritor e curador de festas literárias.

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